
Titre : Marcher vers l’horizon
Auteur : Doug Peacock
Édition : Gallmeister
Titre original : Walking it Off : A Veteran’s Chronicle of War and Wilderness
Traductrice : Camille Fort-Cantoni
Parution : Le 1er septembre 2022
Nombre de pages : 256
« Marche, marche encore. Les pieds feront l’instruction de l’âme. » De retour du Vietnam, Doug Peacock est un homme hanté par les horreurs de la guerre. Incapable de se réadapter à une société qu’il ne comprend plus, il entame une marche spirituelle, des déserts de l’Ouest américain aux plus hauts sommets de l’Himalaya. Il fait la rencontre de l’écrivain Edward Abbey, avec lequel il noue un lien indéfectible. La nature et l’amitié permettront à l’ancien combattant de trouver un second souffle vital, et de se consacrer à un nouveau combat : la défense du monde sauvage.
Certains livres sont comme ces sentiers que l’on aperçoit au loin depuis une crête. On les distingue à peine. On se dit qu’ils doivent mener quelque part. Puis on s’engage dessus sans vraiment savoir ce qui nous attend et, chemin faisant, on découvre que l’important n’était pas tant la destination que la compagnie qui nous accompagne tout au long de la marche.
Ce livre est de ceux-là.
Marcher vers l’horizon est le récit d’un homme qui avance. Il avance dans les montagnes du Tibet, persuadé que ce voyage sera peut-être son dernier, mais également dans les déserts de l’Ouest américain, sur les sentiers qu’il a parcourus seul ou accompagné, et dans les souvenirs qui jalonnent son existence. À plusieurs reprises, j’ai eu l’impression que Doug Peacock marchait autant dans les paysages que dans sa propre mémoire.
Je connaissais Edward Abbey de nom, mais je ne m’attendais pas à découvrir une relation aussi belle qu’orageuse. Car l’amitié entre Doug Peacock et Abbey n’a rien d’un long fleuve tranquille. Il y a de l’admiration, bien sûr. Suffisamment pour qu’Abbey s’inspire de Doug afin de donner vie à Hayduke, ce personnage devenu mythique du Gang de la clef à molette. Mais il y a aussi les querelles, les divergences, les coups de sang. Comme lorsque Doug refuse obstinément de rendre l’arme de son ami. À travers ces anecdotes, c’est une amitié qui prend vie sous nos yeux. Une amitié imparfaite, parfois rugueuse, souvent drôle, toujours sincère. Une de ces relations qui semblent avoir été façonnées par les grands espaces, où l’on peut s’envoyer promener un jour et reprendre la piste ensemble le lendemain.
Car si le voyage au Tibet sert de fil rouge au récit, ce sont surtout les chemins empruntés tout au long d’une vie qui se dévoilent ici. Des marches dans les déserts de l’Ouest américain, des expéditions entre amis, des errances solitaires, des instants suspendus passés à observer le vivant. Doug Peacock avance de souvenir en souvenir comme il avance de paysage en paysage, et peu à peu se dessine le portrait d’un homme, mais aussi celui des êtres qui ont compté dans son existence.
La fin d’Edward Abbey m’a particulièrement touché. Parce qu’au-delà de la disparition d’un écrivain, c’est tout un monde qui semble vaciller. On ressent la tristesse de celui qui voit partir un compagnon de route, un frère d’armes dans le combat pour les espaces sauvages. Certaines pages m’ont rappelé que l’on ne mesure parfois l’importance d’une personne qu’à l’empreinte qu’elle laisse derrière elle lorsqu’elle n’est plus là.
Au milieu des montagnes, des canyons, des pistes poussiéreuses et des animaux observés avec une attention presque sacrée, Doug Peacock semble nous rappeler quelque chose de simple : il existera toujours des hommes et des femmes prêts à se battre pour le vivant.
Et peut-être que la résistance commence là. Dans une marche. Dans l’observation patiente d’un animal. Dans la contemplation d’un paysage que l’on refuse de voir disparaître. Dans une histoire racontée à quelqu’un d’autre.
J’ai été admiratif devant ces longues traversées, devant cette capacité à avancer encore et encore. Mais plus encore, j’ai été frappé par ce que représente la marche dans ce récit. Elle n’est jamais une performance. Elle est une manière de rester debout. Une façon d’apprivoiser les traumatismes de la guerre, de mettre à distance l’ignominie des hommes et de retrouver, au contact du sauvage, quelque chose qui ressemble à une forme de paix.
Au fil des pages, je me suis surpris à penser que raconter est déjà un acte de résistance. Observer est un acte de résistance. Transmettre l’est également. Après tout, que sont ces souvenirs couchés sur le papier sinon une manière de préserver ce qui mérite de l’être, qu’il s’agisse d’un paysage, d’un ours, d’une amitié ou d’une certaine idée de la liberté ?
Lorsque j’ai tourné la dernière page, une envie s’est imposée à moi : découvrir davantage Doug Peacock, découvrir davantage Edward Abbey et poursuivre, à mon tour, les traces qu’ils ont laissées dans les déserts là où le sable murmure. Car certaines marches ne s’achèvent jamais vraiment. Elles continuent à travers les histoires que l’on lit, celles que l’on raconte et celles que l’on décide un jour de suivre.
Ma note : 9 / 10
Lecture terminée le 4 juillet 2026