
Titre : Et d’une vie tout animale
Autrice : Sandrine Bourguignon
Édition : Cambourakis
Parution : Le 3 avril 2024
Nombre de pages : 208
Assise sur le muret de pierres sèches, Laure se réchauffe les mains à son bol de café sous deux gros pulls et une écharpe. Elle vérifie que les bourgeons n’ont pas gelé sur le vieil églantier sauvage. Il paraît que ses racines guérissent des morsures de chien et Laure se dit que toutes les légendes nous ramènent à la cohabitation houleuse des hommes et des bêtes.
Sur le causse du Quercy, une femme dont la profession consiste à recueillir par écrit les dernières paroles des personnes en fin de vie se retrouve à habiter temporairement un atelier d’artisan au milieu de nulle part, où elle adopte un chien errant mal en point. Au rythme des saisons, elle veille sur le causse et semble guérir progressivement de son propre passé en se laissant absorber par un quotidien fait de gestes simples, attentive à celles et ceux qui l’entourent.
Dans ce roman lumineux, Sandrine Bourguignon s’attache à retranscrire dans une langue précise le moindre bruissement animal, minéral et végétal. Un texte profondément organique.
Elle imagine ce qu’il a fallu de patience et de rigueur pour que des hommes et des femmes durant des siècles fassent ainsi l’inventaire du vivant, et lui attribuent des noms à la hauteur de la poésie du monde.
Minéral, organique, terreuse, racinaire… Les mots et les phrases de Sandrine Bourguignon je les ai lu comme s’ils étaient sortis du tréfonds de la Terre, de l’eau des rivières, des roches du Causse du Quercy… J’ai été envouté par cette lecture.
En relisant Rimbaud pendant que Diogène ronge un tibia de chevreuil sur le paillasson, Laure a le sentiment qu’avec cette vie sur le causse en compagnie du chien, elle a peut-être trouvé quelque chose qui serait,
le lieu et la formule.
Fragments de saisons, morceaux de vie, éléments de pensée… Faire parti d’un ensemble, d’un tout… Être au milieu de la Nature, se poser la question de notre place, du simple impact de notre présence dans un lieu. Est-ce qu’un endroit appartient à l’homme ou est-ce que c’est l’homme qui appartient à l’endroit ?
Venu de nulle part, un air de cornemuse monte dans le dernier filet de lumière sur la vallée. Un musicien anonyme accompagne le retrait du jour dans la ripisylve, et l’instant est absolument improbable et féérique.
Laure et son chien se meuvent dans un environnement taiseux, parfois hostile, ils parcourent les plateaux du Causse, observent, essayent de se fondre parmi les brebis, les insectes, les roches, les bois et les herbes. Ils passent, apprennent, fossilisent leurs passages.
Cette lecture a quelque chose d’exceptionnelle, la plume de Sandrine Bourguignon, douce et poétique fait frissonner et en même temps elle enchante. Les larmes montent, elles coulent, pourtant le sourire est là. Vraiment des sentiments particuliers. C’est une lecture à prendre comme une leçon… Savoir se laisser aller, se perdre, pour mieux apprendre… J’en suis ressorti plus sage et rien que pour ça… Merci !
En vivant à l’endroit du sas et du seuil, au lieu d’une frontière un peu floue entre les hommes et les bêtes, entre les morts et les vivants, Laure se demande de quel côté basculera son existence.
Et l’univers.
Ma note : 10 / 10
Lecture terminée le 2 novembre 2025