
Titre : Les Cloches jumelles
Auteur : Lars Mytting
Édition : BABEL – Actes Sud
Titre original : Søsterklokkene
Traductrice : Françoise Heide
Parution : Juin 2022
Nombre de pages : 560
Dans un village situé au fin fond d’une vallée norvégienne, la femme du propriétaire de la grande ferme Hekne mourut autrefois après avoir donné naissance à des sœurs siamoises. Les filles, soudées par la hanche mais joyeuses et vives d’esprit, tissaient à quatre mains des œuvres somptueuses qui se révélèrent prémonitoires. À leur mort prématurée, leur père fit fondre tout le métal de sa ferme pour fabriquer deux cloches, qu’il donna en offrande à la magnifique église en bois debout du village. Depuis lors, leur chant mélancolique résonne jusqu’aux confins de la vallée.
Plusieurs siècles plus tard, se présentent au village un jeune prêtre ambitieux et un chercheur en architecture fasciné par le monument, menaçant chacun à leur manière par leur obsession la pérennité des deux cloches et le cœur d’Astrid, descendante de la famille Hekne.
À la croisée du conte nordique et du roman d’aventures, Lars Mytting écrit une grande saga familiale dont le personnage principal n’est autre que cette merveilleuse église au centre de toutes les convoitises.
Février, je continu mon voyage autour du monde avec ce mois-ci un arrêt en Norvège. Qu’il me plaît ce Challenge #1mois1paysenlivres organisé par Camille et Valérie. J’ai donc choisi, Les Cloches jumelles de Lars Mytting, un choix qui s’avère payant, car j’ai vraiment été transporté en Norvège, et plus précisément dans la vallée du Gudbrandsdalen.

Dans ce roman dont l’histoire se déroule à la fin du XIXème siècle, il est question de territoire, de religion, d’art, de famille, d’amour et de progrès. J’ai aimé cette impression ressentie tout le long de ma lecture d’être ancré dans ce village norvégien, isolé, difficile d’accès, dont la vie est régie par la météo. Lars Mytting, malgré un style que je qualifierais de « lourd » réussit à me faire ressentir la morsure du froid hivernal, à me donner l’illusion des odeurs de forêt et du bois et surtout à faire en sorte d’entendre ces fameuses Cloches jumelles.
Ce roman, c’est aussi l’histoire de l’église du village (et de ses cloches), une église en « bois debout », une église ancienne, mélangeant anciennes croyances et religion catholique dans ses boiseries. Une église petite, trop petite, mais que nous ne pouvons imaginer que magnifique. Cette église au centre du village, du roman et de toutes les attentions est un personnage à part entière. C’est même trois personnages, il y a l’église en elle-même et chacune des deux Cloches, Halfrid et Gunhild.
Faire face aux éléments, à la pauvreté, à cette religion qui dans ce coin reculé de la Norvège en est encore qu’à ses balbutiements, à cette envie de partir mais également de rester, car ici est sa place… C’est à tout cela qu’est confronté Astrid, jeune fille belle et intelligente, convoitée elle aussi, presque autant que les Cloches. Cette femme forte, née à une époque qui l’empêche de s’épanouir, m’a littéralement chamboulée. C’est un personnage extraordinaire, par sa force de caractère et sa détermination, par sa bienveillance et sa vision du monde.
J’ai pris mon temps pour lire ce roman, il est de ceux qui s’apprécient en y allant doucement, en laissant la magie de l’écriture faire son chemin intérieur. En se laissant porter et envahir par tous les éléments qui le composent, la Nature, l’Amour, l’Art, la Vie…
Puis ils virent s’ouvrir devant eux une imposante vallée où se succédaient les fermes, dont les parcelles tapissaient les versants depuis le lit de la rivière jusqu’à la roche des montagnes. Un soleil vif surplombait la ligne d’horizon hérissée de sapins, faisant étinceler le large cours d’eau glacé qui avait façonné tout ce paysage. La nature apparaissait plus grandiose à chaque virage, et l’étudiant fut soudain saisi de fébrilité à l’idée d’être le premier qui pût voir cet endroit.
Elle le laissa lui tenir la main et lui faire survoler ces formes primitives, caresser le loup de Fenrir, les corbeaux d’Odin, et Naglfar, le vaisseau des enfers, construit avec les ongles des morts, il la guida au-dessus d’un brasier qui désormais ne brûlait plus, ou n’avait pas brûlé encore, à travers le combat du jour et de la nuit, au temps où l’on avait séparé la lumière de l’ombre, il écarta les doigts, sentit la main d’Astrid si chaude sous la sienne, et ces puissances qui palpitaient sous leurs mains à tous deux. Ils suivirent la forme du serpent, sa longueur interminable dans l’obscurité, et les forces du mal frémissaient sous leur peau, mais ils continuaient, plus loin encore par ici, puis de nouveau par là, emportés dans un vol envoûtant et sans fin.
Astrid, toujours immobile, pensa à ces femmes devant le navire, à toutes celles qui gouvernaient une nichée mal vêtue, et songea : certains disent qu’il vaudrait mieux ne pas mettre d’enfants au monde quand le monde est si mauvais. Mais de qui naîtront-ils, ceux qui finiront par le rendre meilleur ?
Ma note : 09 / 10
Lecture terminée le 23 février 2024